Quand les professeurs confient les copies aux "nègres"
La correction des copies des étudiants et élèves par des personnes tierces en échange de quelque rémunération, est une pratique qui tend à se généraliser dans le milieu éducatif béninois. Utiliser des « nègres » en littérature pour écrire son roman est bien. Des professeurs en usent pour une tâche moins noble et contraignante : la correction des copies. Une sous-traitance qui n’est pas sans risque…
Tous les week-ends, Alban C passe son temps à se concentrer sur la correction des copies d’élèves. Il n’est pourtant pas professeur. Cependant, il fait partie de ces étudiants qui, pour améliorer leur bourse d’études, ont trouvé comme travail occasionnel et de subsistance, la correction des copies que certains enseignants leur confient contre une modique rémunération. «Cela me permet d’avoir un peu d’argent pour subvenir à mes besoins », avoue Alban.
Son cas n’est pas isolé comme on pouvait le croire. La sous-traitance des corrections inexistante dans l’enseignement primaire est surtout usitée dans le secondaire et dans l’enseignement supérieur où elle semble très fréquente.
Selon Adèle Adibodou Bidozou, professeur de français au Collège d’enseignement général de l’Entente, la correction des copies par des tiers n’est pas une bonne démarche pédagogique. « Pour mieux faire la correction, il faut recenser les erreurs. Si on n’arrive pas à faire des reproches à l’élève ou à l’étudiant, sur ce qu’il a écrit, il n’arrivera pas à se corriger », ajoute-t-elle. Ce point de vue est également partagé par Hyppolite Gansé, professeur de sciences physiques. Selon lui, la sous-traitance des copies est une mauvaise chose. Après chaque interrogation ou devoir, précise-t-il, il faut pouvoir recenser toutes les erreurs faites par les élèves et être en mesure de les aider à les rectifier. Abondant dans le même sens, le censeur du Ceg Gbégamey, Toussaint Sagbo estime que la correction par une personne tierce ne permet pas au professeur, titulaire de son cours, de mieux connaître ses élèves. Par ailleurs, il précise que le professeur est le seul perdant car il doit dépenser un peu plus. « La sous-traitante n’est pas conseillée en matière pédagogique ».
Il a été difficile de trouver un professeur capable d’avouer les faits. Ce n’est d’ailleurs pas évident lorsqu’il s’agit d’une question qui interpelle la conscience de l’enseignant, contraint par les circonstances à tricher avec les principes de sa profession. Si on peut encore tolérer la correction des copies d’un professeur par un collègue, il s’avère difficile de cautionner celles que font les étudiants et parfois même les élèves de classe inférieure. Cette correction n’est pas à confondre avec celle que le professeur initie en demandant juste après l’interrogation en classe d’échanger les copies entre les rangées pour une première série de corrections, au crayon, par les élèves eux-mêmes. Malheureusement, certaines matières échappent à cette correction collective.
Le champ libre au trafic des notes
Remettre les copies aux étudiants ou à des élèves pour la correction laisse le champ livre aux trafics de notes estiment la plupart des enseignants opposée à cette pratique. Dans un tel contexte, ils estiment, que le professeur titulaire du cours ne peut plus tout contrôler. Et il est peu probable qu’il ait le temps de vérifier la correction faite par son « nègre ». Ce qui amplifie certaines dérives dénoncées sur les campus et dont certains étudiants fonctionnaires seraient les champions et qui consisterait à acheter les notes par des billets de banque.
Il y a aussi des étudiants qui iraient au domicile des enseignants, identifieraient leurs copies et négocieraient directement leurs notes. Pour ceux qui condamnent la pratique de la soustraitance, le "nègre" est un maillon très peu fiable dans la chaîne de la correction ; il peut être vite «acheté». La négociation des notes s’observe souvent chez certaines jeunes filles –dit-on dans les collèges- qui sont prêtes à toutes les astuces pour passer en classe supérieure. Méthode fréquente au secondaire et très répandue dans le supérieur reconnaît-on.
Le professeur Alphonse da Silva de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (Enam) de l’Université d’Abomey-Calavi, rappelle qu’en général les copies sont corrigées par les professeurs titulaires de leurs cours. Mais il reconnaît que compte tenu du grand nombre d’étudiants dans les facultés, les enseignants se retrouvent avec 10 000 copies, ce qui rend difficile la correction. «J’ai en première année de la Faculté de droit et sciences politiques (Fadesp), un nombre impressionnant d’étudiants. Corriger leurs copies devient pratiquement un problème», renchéri-t-il. Cependant, il réaffirme que la pratique de la sous-traitante des corrections n’honore pas la profession enseignante.
A une époque récente dans les universités nationales, le professeur peut avoir jusqu’à 25 paquets de copies à corriger pendant des jours, voire des mois. Ce qui a pour conséquence de retarder la remise des notes et de désorganiser les travaux à la faculté.
Face à cette situation, certains enseignants confient leurs copie sà leurs assistants qui les confient à leur tour, parfois aux étudiants. Pour Alphonse da Silva, ceci est une hérésie. Les enseignants donnent aux étudiants correcteurs les corrigés types pour la correction, mais indique-t-il, leur correction ne se fait pas toujours dans les règles de l’art, dans la mesure où ils ne sont pas enseignants.
La correction en pool pour éviter les fraudes
Pour mettre fin à cette pratique, des reformes sont intervenues dans certaines facultés. C’est le cas de la Fadesp. Désormais, il est décidé la correction des copies en pool. Le doyen de cette faculté Dorothé Sossa, a décidé la cor- rection sur place de toutes les co- pies à l’université. Le professeur titulaire du cours donne son sujet et son corrigé-type. Lorsque les copies sont ramassées, elles sont distribuées aux assistants agréés qui font la correction sur place au crayon. Il revient au professeur titulaire de mettre l’annotation dé- fi nitive au bic rouge. Ce faisant, le candidat a la note qui devrait re- fl éter exactement son niveau de restitution du devoir.
La pratique de la correction par des personnes tierces ne peut être imputée seulement au nom- bre important d’étudiants dans les facultés. On évoque également le fait que des enseignants inter- viennent dans plusieurs établis- sements à la fois ou sont appelés à exercer des fonctions politiques ou administratives extra-univer- sitaires qui les surchargent énor- mément et les rendent peu dis- ponibles au suivi des étudiants. Acculés de part et d’autre par l’administration, ils sont souvent contraints de faire appel à des soustraitants.